Colloque "Tâches actuelles et enjeux d’une philosophie des normes"

Publié le 20 juillet 2013 Mis à jour le 15 octobre 2014
du 24 octobre 2007 au 26 octobre 2007
Le colloque "Tâches actuelles et enjeux d’une philosophie des normes", organisé du 24 au 26 octobre 2007 à l’Université de Louvain-la-Neuve par le Professeur Marc Maesschalck, est à l’intersection de plusieurs dispositifs de recherche qui l’ont inscrit dans leur programmation. Il participe ainsi des activités prévues dans le cadre de l’axe "philosophie sociale" du programme ANR PhiloSubSoc qui supportera notamment la publication des Actes. Il figure également dans la programmation de l’Unité de recherche en théorie de la norme inscrite dans le VIe Programme cadre européen coordonné par le Centre de Philosophie du droit que préside le Professeur Jacques Lenoble. Le colloque est enfin partie intégrante de la partie philosophique du programme de recherche PAI VI dirigé par le Centre de Philosophie du droit. A ce titre, il bénéficie de l’appui des chercheurs au post- doctorat Alain Loute et Laurence Blésin. Ce colloque est aussi une occasion importante pour permettre à ce dispositif de bénéficier de la poursuite des échanges intellectuels et du partenariat entre le CPDR et le CIREA de l’Université de Sherbrooke, dirigé par le Professeur Georges Legault. Le colloque reçoit enfin le soutien de la Faculté de Philosophie à travers son Centre d’études morales et juridiques et le soutien du Fonds National de la Recherche Scientifique de Belgique. 

Le colloque est ouvert aux étudiants du Programme Erasmus Mundus EuroPhilosophie auquel la Faculté de Philosophie de l’Université catholique de Louvain participe avec les Universités de Luxembourg, Wuppertal, Bochum, Munich et Prague, sous la coordination de l’Université de Toulouse.

Argumentaire

L’objectif de ce colloque de philosophie sociale et politique est double : d’une part, préciser la portée et le sens d’un nouvel intérêt en philosophie continentale européenne pour la théorie des normes sociales comme un des lieux privilégiés de transformation de la conception de l’action politique ; d’autre part, appuyer ce travail de diagnostic sur un dialogue entre différents champs de recherche et différents chercheurs concernés par un déplacement fondamental de la conception des pratiques constitutives de relations rendant possible l’élaboration de normes communes.

Le projet consiste donc d’abord à mettre en dialogue différentes démarches qui ont intégré une exigence de déplacement relative aux conditions de productivité des normes sociales, tout en intégrant la dimension spécifiquement politique de cette exigence. Un tel dialogue devrait ensuite permettre de mieux cerner l’état d’avancement des questions qu’aurait à rencontrer une philosophie des normes pour notre temps, une fois située par rapport à des débats de sciences sociale et d’éthique appliquée, tels que développés notamment en Amérique du Nord.

Nous préciserons d’abord l’idée de déplacement à laquelle nous nous référons. Ensuite, nous indiquerons les différents domaines qui nous semblent rencontrer l’exigence exprimée par cette idée et lui donner une forme significative pour une réflexion en philosophie des normes.


Ce déplacement des exigences d’acceptabilité rationnelle des normes démocratiques vers une meilleure prise en compte de leur condition d’assomption dans la vie sociale grâce à leur acceptation pratique et leur appropriation dans le jeu de relations entre les différents groupes d’acteurs concernés nous semble être un fil conducteur important que l’on retrouve dans différents horizons de pensée .Notre idée de déplacement est déterminée par les réflexions de Marcel Gauchet sur "Les tâches actuelles de la philosophie politique". Dans cet article, Marcel Gauchet indique un déplacement nécessaire de la réflexion politique contemporaine. Celle-ci devrait selon lui passer du privilège accordé à la justification des principes et des règles garantissant le fonctionnement d’un espace public démocratique à une meilleure prise en compte des conditions d’appropriabilité par les acteurs eux-mêmes de cet espace comme un lieu possible de reconstruction de leurs formes de vie en commun. Pour Gauchet, s’il « est entendu que la démocratie est et doit être la gestion juridique de la coexistence et du pluralisme, (…) elle est et doit être autre chose » . Elle implique « la formation d’un pouvoir appropriable par la communauté politique, (…) un pouvoir en lequel la collectivité peut se projeter et se reconnaître » .

Ce déplacement pose d’abord la question radicale du lien entre reconnaissance sociale et don dans la mesure où la reconnaissance ne provient pas d’abord d’un ensemble de dispositifs formels d’agréation mais d’un processus de provocation qui suscite l’engagement d’autrui. A travers sa relecture de l’Essai sur le don de Mauss, Marcel Hénaff a ainsi pu montrer que « l’échange de dons réciproques ne peut se réduire à la manifestation d’une aimable socialité, il est la procédure qui institue publiquement le geste d’honorer de chacun envers chacun et d’un groupe envers un autre, il est la procédure qui engage ou rejoue l’acte fondateur de l’alliance » .

Si l’on est attentif à ce schéma de déplacement, il est possible aussi de mieux comprendre les chercheurs qui ont tenté de s’impliquer, dans les différents domaines de l’éthique appliquée, sans se limiter à la production de principes ad hoc. Comme l’écrit Georges Legault, « Pour dépasser les limites de la philosophie morale en tant que métaéthique et éthique normative, la philosophie s’est réinscrite comme discours dans le vivre ensemble et les formes de vie collective que nous créons » . Et, précisément, une certaine pratique de « l’éthique appliquée participe de ce courant philosophique et sa démarche axée sur les valeurs partagées et partageables ancre la responsabilité des décisions du sujet dans une pratique dialogique sur les raisons d’agir » . Les recherches menées dans cette perspective ont situé leurs propositions éthiques en fonction de théories de l’action intégrant les exigences d’engagement des acteurs concernés. Il en a résulté une plus grande attention de la part des chercheurs aux formes d’interaction dans lesquelles ils étaient impliqués, dans la mesure où celles-ci comprenaient, au-delà des mécanismes délibératifs, des formes de reconstruction identitaire et de « capacitations » susceptibles de modifier la participation à des actions conjointes.

Sans doute, est-ce un déplacement semblable qui est en jeu dans les réflexions de l’expérimentalisme démocratique. Certes, les mécanismes pragmatiques qu’il mobilise pour remettre en question les routines d’action – comme le co-design, le benchmarking ou l’error detection – dénotent d’abord son intérêt pour une transformation des capacités de choix collectifs en impliquant des formes nouvelles de collaboration entre groupes. Mais son exigence d’innovation sociale l’amène plus radicalement vers une sorte d’enquête conjointe visant à transformer les manières de choisir collectivement les processus de choix eux-mêmes. A travers ce genre de « shared inquiry », "reinterpretations proceed through argumentative encounters in which the individual attempts to establish an equilibrium between his or her views and social standards by recasting both. It is this reflexive capacity to embrace different forms of self-expression that defines persons as individuals and creates new interpretative possibilities for society" .

Dans un tel cas, le mécanisme pragmatique d’encadrement devient plutôt un processus réflexif d’action collective comparable à ceux conçus par Donald Schön. Dans ce dernier cas, il apparaît également que tous les déplacements dont nous avons parlé en référence au déplacement plus fondamental mis en évidence par Marcel Gauchet posent inévitablement une question d’apprentissage social et, dès lors, de déplacement de l’attention collective d’un pôle formel d’encadrement social vers un pôle pragmatique de créativité sociale et d’intelligence collective .

Ce déplacement plus spécifique auquel s’attachent les recherches sur la gouvernance réflexive menées au CPDR tente de mettre en évidence des conditions d’attention (actantielle) et de réflexivité (institutionnelle) nécessaires à un achèvement du mouvement entrepris par les différents déplacements, à savoir comment il serait possible d’informer effectivement la reconnaissance par le don, le délibérativisme par l’engagement à l’égard d’une communauté d’action, l’encadrement formel par une intelligence pragmatique des situations.

A travers ses interventions et ses débats, le colloque sera un moment privilégié à la fois pour vérifier et affiner cette lecture en termes de déplacements ainsi que pour confronter les concepts d’attention sociale et de réflexivité institutionnelle à d’autres perspectives concernées par les enjeux d’appropriabilité des espaces démocratiques contemporains.