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Alban Bouvier, "L’interprétation dans les sciences sociales contemporaines" - Séminaire interprétation

Publié le 1 avril 2019 Mis à jour le 1 avril 2019
le 2 avril 2019 Toulouse - Campus du Mirail

De 16h30 à 18h30 le 02 avril 2019 en salle Salle E411 (nouveau Pavillon de la Recherche), Université Jean-Jaurès, Toulouse.

Dans le cadre du séminaire "Connaissances interprétatives", Alban Bouvier donnera une conférence intitulée "L'interprétation dans les sciences sociales". Ce sera ce mardi 02 avril, de 16h30 à 18h30, en salle E411 de la Maison de la Recherche de l'UT2J.
 
Voici le résumé de la séance:

On fait souvent de l’interprétation une caractéristique particulièrement distinctive des sciences sociales par rapport aux sciences de la nature. Dans cette communication, je distinguerai trois sens auxquels on parle de l’interprétation en sciences sociales (ou dans ce qu’on appelle encore les sciences de l’homme et de la société, selon un découpage un peu différent entre les disciplines, une question que je laisserai de côté ici). A chaque fois, je ferai une comparaison avec les sciences de la nature, le sens général de mon propos étant de chercher à réduire la distance qui est censée séparer les unes et les autres.

1/ En un premier sens, laxiste mais fréquent, « interprétation » et « compréhension » sont pris comme deux termes à peu près interchangeables : on cherche à comprendre ce que font les gens, à interpréter ce qu’ils disent, etc. Le problème des rapports des sciences sociales avec les sciences de la nature est alors celui des rapports entre compréhension et explication. La compréhension chercherait des intentions (et l’exigence de compréhension devrait  elle-même conduire à rechercher des intentions rationnelles, les intentions non rationnelles étant renvoyées à une explication causale)  tandis que l’explication chercherait des causes ou des mécanismes (ou, selon le modèle de Hempel, la subsomption de processus sous des lois). Différentes postures peuvent être adoptées : soit qu’on considère que les intentions ne peuvent en rien être considérées comme des causes (dualisme méthodologique irréductible, éventuellement soutenu implicitement ou explicitement par un monisme métaphysique) soit qu’on considère que les intentions sont la manifestation, au niveau conscient, de causes neuropsychologiques (dualisme méthodologique provisoire, monisme méthodologique foncier, monisme métaphysique). Les sciences de la nature n’ignorent pas le modèle intentionnel : il faut et il suffit de choisir les confrontations pertinentes (et donc la ou les bonnes disciplines à comparer au sein des sciences de la nature) ; et il est manifeste l’éthologie, notamment la primatologie, use abondamment de modèles intentionnalistes (on prête des intentions au chien, au chimpanzé, voire à des animaux beaucoup plus élémentaires, pour comprendre – « interpréter » – leurs comportements).

2/ En un second sens, l’ « interprétation » est un sous-domaine de la compréhension. La distinction du sens des termes est ici de rigueur. Il s’agit du mode de compréhension qui s’attache à comprendre des signes ou des signaux. Un des modèles majeurs de ce mode de compréhension, voire le modèle par excellence, est celui de l’interprétation des textes, et historiquement, c’est même plus précisément, de l’interprétation des textes bibliques, puis d’autres textes sacrés, hindous notamment (on cherche l’intention divine à travers des textes censés avoir été inspirés par Dieu ou par des dieux), puis à tout type de texte. Ce modèle s’est étendu à l’ethnologie, d’abord à l’interprétation des discours oraux (les sociétés dites « primitives » sont aussi « sans écriture » et a fortiori « sans Ecritures »), puis à l’interprétation de gestes, mimiques, etc., dont la compréhension n’avait pas la forme d’évidence de celle des comportements des sociétés occidentales. Ce modèle s’est encore étendu aux sociétés occidentales elles-mêmes, beaucoup de propos (dont les lapsus) et de comportements (dont les rêves) pouvant requérir (ou suggérer qu’ils requèraient) un travail d’interprétation proprement sémiologique. Ce qu’on appelle « herméneutique » désigne historiquement une perspective (née au XIX° siècle) cherchant  à dégager le sens divin caché de textes sacrés. Cette perspective s’enracine cependant plus lointainement dans l’idée que le monde de la nature lui-même doit être interprété (les signes du ciel, notamment), idée théorisée déjà particulièrement finement dans l’ancien Stoïcisme.

On a souvent le sentiment que les perspectives herméneutiques, fondées sur une sémiologie, sont particulièrement typiques des sciences sociales. Pourtant, c’est parce qu’on a une vue un peu réductrice des sciences de la nature. Celles-ci seraient supposer expliquer – et expliquer, quand ce n’est pas simplement subsumer sous des lois, c’est rechercher des causes (ou des mécanismes). Mais, en réalité, les sciences de la nature ne s’intéressent pas exclusivement aux relations de causalité mais aussi aux relations spatiales, aux relations temporelles et aussi aux relations sémiologiques (de signe à chose signifié). C’est évident de la médecine : on cherche de quoi la fièvre, les éruptions cutanées, les vomissements, les maux de tête – ou, de façon plus sophistiquée, l’élévation du taux de cholestérol, de triglycérides, etc. sont le signe. C’est également évident de la vulcanologie : on cherche à identifier si des fumerolles chargées de plus de souffre, des tremblements du sol plus abondants peuvent être le signe d’une prochaine éruption volcanique Ce l’est encore de la météorologie : on cherche les signes avant-coureurs d’une tempête, d’un ouragan, d’une chute de neige, etc. On ne cherche pas ici des intentions mais des enchaînements causaux ; mais les unes et les autres peuvent se sonner indirectement par des signes.

3/ Enfin, en un troisième sens, rarement considéré quand on envisage l’interprétation dans les sciences sociales, interpréter cela peut signifier faire usage de modèles formels. Et, dans ce contexte, interpréter, cela peut vouloir dire encore deux choses différentes (mais symétriques). Premièrement : sous quel modèle mathématique est-il possible de subsumer les phénomènes observés, ce qu’on appelle encore les « données » ? Ainsi peut-on se demander comment rendre compte des relations entre des individus dans un espace donné (une entreprise, une ville, un pays, le monde). Une interprétation toute simple de ces relations est de les comprendre comme des « arcs » dans un « graphe » mathématique dont les individus mis en relation seront des « nœuds ». La théorie des graphes permet ensuite de formuler de nombreuses questions qui ne seraient pas apparues en n’utilisant pas ce modèle, voire d’effectuer des calculs (sur le nombre d’arcs avant d’atteindre un nœud ou sur le nombre de trajets possibles entre deux noeuds, par ex.). On peut aussi, cas tout aussi célèbre, chercher à interpréter les mêmes relations en utilisant la théorie des jeux : les relations seront interprétées comme des relations de coordination, de compétition, etc, de manière également plus sophistiquée et parfois plus heuristique qu’en utilisant une méthode plus intuitive. Mais réciproquement – et c’est là le second usage des modèles formels – on peut partir de modèles formels disponibles et chercher à voir de quoi ils pourraient rendre compte : on dit en philosophie des sciences aussi classiquement  qu’on interprète des données (premier cas de figure) et qu’on interprète un modèle (second cas). Par exemple, on pourrait partir de la théorie des graphes et chercher quelle interprétation empirique on pourrait en donner : certes, des relations entre individus ; mais ce pourrait aussi être des relations entre des villes (les « arcs » ne seront plus les face-à-face ou  les coup de téléphones entre amis ou entre collègues mais les chemins de fer ou les axes routiers) ; ce pourrait être encore des réseaux conceptuels – ce qu’on appelle parfois les « réseaux sémantiques » en psycho-linguistique : les « nœuds » seront des concepts et les « arcs » des relations logiques entre des concepts. Il n’y a ici aucune différence épistémologique entre l’interprétation (des données ou des modèles) dans les sciences sociales et dans les sciences de la nature. Déjà Kepler s’était demandé (sans utiliser cette conceptualisation, bien sûr) sous quel modèle mathématique penser la révolution de Mars (puis de la lune) autour du soleil ; il avait hésité successivement entre le cercle et l’ellipse et choisi cette dernière, mieux adaptée empiriquement. Mais un mathématicien pouvait se poser aussi la question symétrique : de quoi le cercle et l’ellipse sont-elles encore le modèle ? par ex : le cercle est un bon modèle, quant à lui, de la révolution des électrons autour du noyau de l’atome).

La différence essentielle dans les sciences sociales, pour la formuler sur l’exemple des réseaux sociaux est que, lorsqu’on a établi le graphe des relations entre des personnes (ou, plus généralement trouvé le bon modèle formel), on n’a pas encore expliqué (« compris ») pourquoi le réseau a telle ou telle forme ni pourquoi les gens ont des relations avec x plutôt qu’avec y. On a alors besoin de modèles « intentionnels » (cf. premier sens de « interpréter), voire « sémiologiques » ou « herméneutiques » (cf. second sens de « interpréter »).

Alban Bouvier (Aix-Marseille Université et Institut Jean Nicod)